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  « Les Forçats de la route », la légende née à Coutances

La légende est née à Coutances d’une rencontre entre les frères Pélissier et le célèbre journaliste Albert Londres dans le Café de la Gare

Albert Londres, reporter engagé, s’est intéressé au Tour de France en dénonçant l’impitoyable exigence physique réclamée aux cyclistes de l’époque dans ce qu’il a appelé le « tour de souffrance », ainsi que le règlement parfois surréaliste (Les Forçats de la route et Tour de France, tour de souffrance). Il est à l’origine de l’une des légendes les plus fortes du Tour de France : la naissance des « Forçats de la route » au Café de la Gare à Coutances.

les forcats

Nous sommes le 27 Juin 1924. Maurice Ville, Henri et Francis Pélissier, sont unanimement reconnus pour leur talent (Henri vient de gagner le Tour en 1923) mais aussi pour leurs fréquents coups de gueule notamment à l’égard des organisateurs. En ce début de Tour 1924, ils s’aperçoivent qu’ils vont être dominés par un jeune prodige, Ottavio Bottechia. Certains de ne plus avoir d’espoir de jouer le général, ils abandonnent au cours de l’étape Cherbourg-Brest, prétextant un problème de règlement qu’ils jugent abusif. Ils s’arrêtent alors au Café de la Gare, à Coutances.

 

Albert Londres, journaliste au Petit Parisien, le journal concurrent de l’Auto qui est alors l’organisateur de l’épreuve, flaire le « bon coup ». Il fait demi-tour de Granville et les rejoint attablés au Café de la Gare. La foule est nombreuse. Albert Londres notera dans son livre Les Forçats de la route : « Il faut jouer des coudes pour entrer chez le « bistro ». Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat ».

 

Les Pélissier lui racontent alors leurs malheurs et vident leur sac au propre comme au figuré avec, à l’intérieur, la cocaïne et les pilules qu’ils prennent pour « tenir ».

 

  • Un coup de tête ?
  • Non, dit Henri. Seulement, on n’est pas des chiens… La cause de l’abandon ? Un commissaire de course a voulu vérifier le nombre de maillots qu’avait Henri au départ, car les coureurs doivent en avoir le même nombre à l’arrivée.
  • Pourquoi ?
  • C’est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. […] Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri, c’est un calvaire. Et encore le chemin de croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. […] Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme Saint Guy, au lieu de dormir. […] Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps.
  • Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette.
  • Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape. […] Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants, mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! […] J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même. Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger. Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt que des « clochards » et plus d’artistes. Le sport devient fou furieux.

 

Le directeur du Tour, Henri Desgrange, répond dans le journal concurrent : « Quels sont ces forçats ? Deux coureurs qui se sont mal préparés et qui se sentent battus ». Mais la légende des « Forçats de la route » était née, ce vendredi de juin 1924 à Coutances, au Café de la Gare qui lui n’a pas survécu.

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